Contes et Légendes : Comment naquit le requin

Comment naquit le requin

Conte d’Asie du Sud Est

Comment naquit le requinIl y a bien longtemps, Tahika habitait Palauig, sur la côte ouest des Philippines.

C’était un individu immensément riche, sans nul doute l’homme le plus riche à cent lieues à la ronde. Il possédait même un port où il rangeait sa flottille de bateaux, qu’il louait à des pêcheurs du coin à des prix exorbitants. Tout le monde lui devait de l’argent, et pas un qui savait comment lui rendre. Et comment auraient ils pu ces pauvres bougres ? Ici, à Palauig, tout appartenait à Tahika. Bateaux, hangars, filets, nasses. Tout.

Et croyez vous qu’il fut généreux pour autant ? Par les moustaches du poisson-chat, certainement pas ! Il n’y avait pas homme plus cupide, plus égoïste que cet homme-là. Si bien que les jours passaient et Tahika devenait de plus en plus riche. Et les pêcheurs du coin de plus en plus pauvres.

La famine qui se déclara à l’époque sur les côtes de la mers de Chine n’arrangea rien. Terrible famine, qui décima la population. Mais ne dérangea nullement Tahika car il avait amassé dans ses greniers de quoi tenir jusqu’à la fin du monde, si elle arrivait un jour ! Et ce répugnant personnage était bien décidé à ne rien partager.

Plusieurs pêcheurs l’avaient bien supplié de leur donner un peu de poisson séché, quelques mesures de riz pour leurs enfants affamés. Mais c’était comme s’ils avaient voulu attraper une anguille à mains nues ! Rien n’y faisait. Egoïste il était, égoïste il restait. Une nuit qu’une terrible tempête s’était abattue au dessus du village, un vieillard vint frapper à la porte de l’avare.

-Que veux-tu, vieux loqueteux ? demanda-t-il méchamment.

-Juste un quignon de pain et un abri pour la nuit, honorable seigneur.

Tahika eut une moue de dégoût.

-Arrête de m’importuner avec tes gémissements, si tu as faim trouve-toi à manger.

Les yeux du vieil homme brillèrent de colère. Il leva la main et dit :

-Tahika, tu es aussi cupide qu’égoïste. Crois-moi tu regretteras un jour d’avoir été si méchant.

Et il tourna les talons. Laissant résonner ses paroles terribles à l’oreille de Tahika.

Cette nuit là, la tempête ne se calma point. Il semblait au contraire qu’elle prenait de l’ampleur avec la nuit qui passait.

La mer se gonfla de vagues furieuses et inonda le village. Soudain une lame plus forte que les autres balaya la riche demeure de Tahika, emportant l’homme avec elle.

Il eut beau se débattre, l’eau l’entraînait au loin, comme un tourbillon maléfique. Bientôt il sentit son corps devenir froid comme la glace.

-Sauvez-moi ! Hurlait-il. Je vous donnerai tout l’or que je possède !

Mais personne ne l’entendit. Tahika ne possédait plus rien.

Puis, quelque chose d’extraordinaire se produisit : les jambes de Tahika se transformèrent en une longue queues noire, sa tête changea de forme, da peau devint dure comme de la pierre, ses dents devinrent plus acérées qu’une lame d’un couteau. Et la mer l’engloutit.

Au dessus des vagues en colère, éclata alors le rire de Néguno, le maître de la mer. Néguno qui venait de déchaîner les flots pour punir Tahika.

Rappelez-vous : ce misérable vieillard, qui réclamait du pain. Il venait de changer l’avare en requin.

Extrait du livre Mille ans de contes de mer,

édition Milan, 1994.

 

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